Quand la sociologie démystifie les algorithmes

Internet étant un réseau mondial permettant de relier les êtres humains, il est naturel que les sociologues s’y intéressent. Dominique Cardon, sociologue spécialiste du numérique, a récemment publié « À quoi rêvent les algorithmes ? », ouvrage dans lequel il étudie l’impact social des technologies numériques, sans s’accommoder de la vision de Big Brother commune au grand public. Sur le site de réflexion Telos, une lecture avisée nous en est proposée.

Directrice de recherches au CNRS, Monique Dagnaud se penche depuis huit ans sur « la mutation anthropologique introduite par la société en réseaux », en particulier chez les jeunes générations. D’où son intérêt tout particulier pour le dernier livre de Dominique Cardon, sociologue au laboratoire des usages d’Orange Labs et reconnu comme l’un des meilleurs spécialistes du numérique et d’Internet. Son analyse approfondie du fonctionnement des algorithmes permet d’en mesurer l’impact sur le corps social, mais donne en outre des clés pour ne plus être simples spectateurs de leur logique.

Selon Monique Dagnaud, l’ouvrage entend démontrer, avec force exemples, que le numérique agit sur notre quotidien en nous orientant vers une sorte d’obsession de la quantification. En cause, selon le sociologue, la volonté des internautes, tout comme celle des marques, de renforcer leur visibilité et leur notoriété sur le Web. Pour y parvenir, les plus avertis emploient diverses techniques, comme le SEO (search engine optimisation), pour grimper dans les classements opérés par les algorithmes. Ce qui créerait des biais en faveur des acteurs les plus présents sur la Toile.

 

L’analyse prédictive, simple miroir de nos comportements passés ?

 

Une autre partie de la réflexion de Dominique Cardon est consacrée à l’évolution de la science statistique, primordiale en sociologie, au regard de l’explosion actuelle des big data. L’auteur note un retournement vers une recherche des causes d’un événement à partir de l’observation de corrélations qui ne questionne plus les causes elles-mêmes. On ne part plus de la cause pour étudier les conséquences, mais des conséquences pour « estimer » les causes probables. En clair, les grandes entreprises mais aussi les administrations publiques s’intéressent moins à disposer d’une connaissance du réel qu’à agir directement sur lui. En outre, les algorithmes prédictifs, qui analysent les données du passé pour anticiper l’avenir, mettraient en évidence nos habitudes sans réellement nous apprendre grand-chose de nouveau.

Après sa lecture, Monique Dagnaud émet toutefois deux objections quant aux conclusions de l’expert du numérique et de l’Internet. Elle s’interroge d’abord sur le fait de pointer le réseau mondial comme principal responsable de l’accroissement des inégalités car il reproduirait en les amplifiant les hiérarchies sociales déjà préexistantes, alors que d’autres causes, notamment en France, mériteraient d’être passées au crible selon elle. Enfin, la chercheuse relève une forme de contradiction lorsque le sociologue affirme que les internautes élaborent moult stratégies pour échapper à la logique des algorithmes tandis que son livre tend à démontrer que ces mêmes algorithmes visent justement à orienter leurs prises de décision.

« À quoi rêvent les algorithmes ? » par Dominique Cardon est publié au Seuil-La République des idées.

 

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En complément :

Un entretien avec Dominique Cardon,

et un article décrivant dans quelle mesure les algorithmes influencent notre quotidien.

 

À lire sur Business Analytics Info :

« Objets connectés, drones, robots et société de l’information : comment les algorithmes façonnent notre avenir »

et

« Les algorithmes au secours de la santé » .