Trois questions à Sadi Bezit, Responsable de la lutte contre la fraude pour l’Europe de l’Ouest chez SAS

En 2014, les abus et la fraude aux allocations familiales se sont chiffrés à plus d’un milliard d’euros en France. En un an, plus de 21 000 cas de fraude ont été repérés par la Caisse d’allocations familiales qui a procédé en tout en 2013 à plus de 2,5 millions de contrôles (contrôles d´incohérence, de croisements de données avec d´autres administrations, sur pièce, et sur place), dont 500 000 ont tiré parti du datamining. Elle aura ainsi récupéré plus de 141 millions d’euros, ce qui représente moins de 0,22% du montant des prestations directes versées sur l’année… Mais la fraude aux allocations familiales n’est qu’un des multiples types de fraudes. Business Analytics Info a interrogé Sadi Bezit, l’expert anti-fraude de SAS, afin qu’il donne à nos lecteurs sa vision de ce qui est fondamental dans la lutte contre la fraude.

Business Analytics Info : Dans un contexte de réduction budgétaire la traque aux fraudeurs devient une priorité des Etats. De quels moyens disposent-ils pour industrialiser cette lutte anti-fraude ?

Sadi Bezit : Il convient de faire la distinction entre les moyens politiques, organisationnels et techniques. Dans le domaine politique, avant tout, les Etats disposent d’un moyen qui a fait ses preuves dans de nombreux pays : l’échange d’informations fiscales, qui contribue à systématiser la lutte contre la fraude au niveau européen. Dans le domaine social, ce type de dialogue est encore insuffisant, mais une réelle marge de progression existe.

Au niveau national, les Etats commencent à organiser les échanges entre administrations. Par exemple, en France, des progrès restent encore à réaliser dans l’automatisation et la codification de ces échanges. Beaucoup de sources d’informations restent encore isolées, ce qui est peut-être plus lié à un manque de moyens que de volonté politique. Nous disposons par exemple en France, d’un gendarme dans ce domaine : la Cnil, dont il convient de prendre en compte les avis et conseils dans le domaine du respect des données personnelles.

Parallèlement, certains Etats, à l’image de la Belgique, créent un Secrétariat d’Etat à la Lutte contre la Fraude afin d’organiser la mise en commun des moyens (par exemple policiers et judiciaires). Avec la création de la Direction nationale de la lutte contre la fraude (DNLF), la France s’est peut être engagée dans un tel processus à terme.

Enfin, les Etats disposent de moyens techniques permettant de gagner en temps et en efficacité. Les technologies de lutte contre la fraude sont matures et ont largement fait leurs preuves. Ces moyens peuvent être mis en œuvre très rapidement, dans l’attente que le volet politique soit déployé au service d´un impact majeur et exemplaire pour le secteur public européen en général.

 

BAI : Dans quelle mesure l’analyse des réseaux sociaux peut-elle aider à détecter plus rapidement les fraudes ?

Sadi Bezit : SAS a mis au point des outils uniques permettant d’explorer et d´identifier des liens occultes entre individus et organisations dans un contexte de réseaux sociaux toujours plus actifs, des outils qui permettent aussi de récupérer des informations structurées et non structurées et de les croiser avec d’autres données, ou entre elles, afin de détecter des fraudes. Ceci est possible techniquement et juridiquement sur des jeux de données consolidés. Dès lors qu’il s’agit de tracer ou de suivre un individu isolé, cela devient plus difficile techniquement, mais surtout impossible juridiquement s´il s´agit de recherches qui relèvent du domaine public pour des raisons de protection des données personnelles. Nous travaillons donc sur des indices à l’aide d’algorithmes de résolution d´entités qui accélèrent l’analyse des liens et des relations au sein d´une trame et nous pouvons être aussi à même de renforcer ces recherches à l’aide d´une analyse non invasive quant à la sphère privée des réseaux sociaux.

En fin de compte, l’analyse des réseaux sociaux permet non seulement de détecter plus rapidement des fraudes, mais également des abus, des mouvements sociaux conflictuels, des actions terroristes en cours de préparation, ou encore de manière plus large, des tendances marketing de consommation ou préférences. Dans votre question, le terme « plus rapidement » est effectivement important : les informations issues de réseaux sociaux peuvent contribuer à accélérer la compréhension d’un mécanisme frauduleux, mais soyons réalistes : ce n´est qu´ un moyen complémentaire parmi d´autres, d´où l´importance de pouvoir adopter une approche intégrée et holistique.

De manière plus générale, les outils comme ceux de SAS permettent de « surveiller » des réseaux qui cette fois ci ne sont plus « sociaux » mais « professionnels » – car il existe une dimension industrielle dans certaines fraudes – comme les réseaux organisés de fraude à la TVA (de type Carrousel), de blanchiment d’argent, de fraude aux moyens de paiement, au commerce en ligne, au crédit, etc.

 

BAI : Selon vous, quels aspects organisationnels peuvent être déterminants pour lutter efficacement contre les fraudes ?

Sadi Bezit : Il convient d’une part de considérer qu’il n’existe pas une fraude mais de nombreux types de fraude. Certaines fraudes sont opportunistes, d’autres professionnelles, parfois enfin, on préfère parler d’ « abus ». La diversité des types de fraude appelle des moyens différents selon leur nature : l’analyse des réseaux sociaux par exemple, n’est peut-être pas le moyen le plus immédiat pour traquer des opérations de blanchiment d’argent, et ne viendra renforcer un dispositif de lutte que lorsque certaines étapes préalables de traitement des données auront été franchies.

A mon sens, l’élément le plus important réside dans une gouvernance forte du projet de lutte contre la fraude. La réussite de tels projets implique nécessairement l’adhésion complète de l’ensemble des fonctions et directions de l’organisation : la DSI pour les problématiques de qualité de données ou de performances, la direction de l’audit et de l´inspection pour une acquisition de l´expérience métier de terrain, mais également les directions des méthodes, qualité, etc., et bien sûr la hiérarchie. C’est un peu comme lorsqu’un individu est malade : l´ensemble de son organisme doit lutter contre la maladie et si un élément flanche, il met en danger l’ensemble, de même que toutes les fonctions de l’entreprise doivent être mobilisées dans la lutte contre la fraude, absolument toutes sans exception aucune.

Parallèlement, d’autres aspects sont essentiels. Par exemple, les processus. L’organisation doit être prête à réviser et améliorer les processus existants, et ce, de manière régulière et constante. Car, il convient de le souligner, ce type de programme met très souvent en relief les faiblesses de l’organisation interne (parfois, les fraudes ont une origine interne : collusion, complicité, etc.). D’autre part, les fraudeurs organisés ont toujours une étape d’avance et il convient de suivre leur rythme. L’organisation doit en conséquence être capable de se remettre en question afin de se régénérer. Dans le même ordre d’idée, l’efficacité du traitement des cas (la « gestion des cas ») est essentielle : l’organisation doit se poser la question de savoir que faire après avoir détecté une fraude et en mesurer les conséquences (sanction, dissuasion ?).

Ceci est lié à un dernier aspect non moins capital : la gestion des ressources humaines. Quelles métriques mettre en place pour encourager la réussite des projets de lutte contre la fraude ? Quelles rétributions économiques sont à définir ? Quelles peuvent être les implications organisationnelles ? Quelle est l´entité de gestion qui bénéficie par exemple de l’argent récupéré ? Les aspects organisationnels sont déterminants et doivent être pris en compte, les technologies et méthodes d´implantation seules ne suffisent pas.

 

 

En complément :
une interview vidéo de Sadi Bezit pour le Club de la Performance d’Acteurs Publics

et

un article sur la fraude aux prestations sociales

 

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« Regards croisés : Fraude aux services de santé en Europe »

et

« Lutter contre la fraude à la TVA : c’est possible »