Comment l’IA transforme le système de santé et remet le patient au cœur du dispositif

Animée par Pierre-Marie Vidal, Directeur d’Acteurs Publics, cette table ronde organisée dans le cadre de SAS Forum 2018 a réuni le Dr. Gilles Bontemps, Directeur de mission Gestion et Organisation des soins de la CNAM ; Caroline Dunoyer, Responsable de l’Unité de Traitement d’Information Médicale au CHU de Montpellier ; et Antoine Evennou, Chargé de Mission Innovation et Perspectives en Santé à la MGEN (Mutuelle générale de l’Éducation nationale) et co-auteur du rapport « La Santé à l’heure de l’intelligence Artificielle » pour le think Tank Terra Nova. 

Des échanges particulièrement riches, notamment sur l’exploitation et le partage des données des patients, dans le contexte de la démocratisation des technologies d’intelligence artificielle, mais également de l’instauration du règlement général européen sur la protection des données personnelles.

Après une présentation des intervenants, Pierre-Marie Vidal lance l’un des principaux sujets qui font débat dans le domaine de la santé :

 

L’ouverture et le partage des données entre professionnels.

 

Le Dr. Gilles Bontemps, Directeur de mission Gestion et Organisation des soins de la CNAM, explique que pour mener à bien la révolution de l’utilisation des données dans le domaine de la santé – ce qui nécessite un véritable changement culturel – il faut accompagner les différents acteurs et leur fournir les bons outils. Partant du constat que les professionnels de santé génèrent beaucoup de données, mais n’ont à l’heure actuelle que peu de possibilités pour les exploiter, la CNAM a développé une solution de data visualisation, qui structure, hiérarchise et benchmarke l’information afin de lui donner du sens.

Cette solution nourrit les échanges entre pairs et permet d’identifier les bonnes pratiques professionnelles, ainsi que les bonnes pratiques organisationnelles des établissements de santé dans la prise en charge chirurgicale. Par exemple, sur la question du virage ambulatoire (opération chirurgicale sans nuit passée à l’hôpital), l’outil de data visualisation de la CNAM explore et compare la totalité des établissements chirurgicaux français soit plus de 1 000 établissements français, 6 millions de séjours et 8 millions d’actes chirurgicaux traités par an. Grâce à l’analytique, il devient possible de comparer les performances des divers établissements et de les aider à s’améliorer. Développé en open data, l’outil de data visualisation de la CNAM devrait être accessible à tous les professionnels de santé en septembre 2018. Pourquoi l’open data ? Pour nourrir un dialogue efficace et équilibré entre les différents acteurs, il faut impérativement qu’ils disposent d’un même accès au même niveau d’information, soit un socle commun de connaissances.

 

Pierre-Marie Vidal s’interroge ensuite sur le traitement de la donnée en milieu hospitalier. Est-il vécu comme un contrôle supplémentaire ou comme un nouvel outil de stratégie médicale ?

 

Caroline Dunoyer, Responsable de l’Unité de Traitement d’Information Médicale au CHU de Montpellier, estime que la situation a beaucoup évolué. Il y a une dizaine d’années, elle constatait encore une opposition entre ceux qui traitaient les données et ceux qui les produisaient sans appréhender leurs utilisations secondaires potentielles. Depuis, les réformes du mode de fonctionnement des établissements ont incité les professionnels à partager certains indicateurs afin d’une part, de permettre des comparaisons inter-établissements et d’autre part, d’obtenir une vue synthétique et globale de l’offre de santé sur un territoire précis. Elle précise que le CHU de Montpellier utilise les outils de data visualisation SAS depuis plusieurs années, et qu’il déploiera, dès septembre 2018, des solutions de machine learning et de deep learning pour exploiter des données non structurées (courriers, comptes rendus, articles scientifiques, etc.). L’objectif est de rendre le CHU plus performant dans la prise en charge des patients.L’utilisation de ces outils devraient aussi contribuer à accélérer la transformation de l’établissement, à augmenter son potentiel recherche, à mieux évaluer les prises en charge, et à aider les professionnels dans leurs pratiques quotidiennes.

 

IA et santé : un passage obligé ?

 

Pierre-Marie Vidal pose ensuite la question de savoir si l’usage de l’IA dans la santé est vraiment souhaitable.

Antoine Evennou, Chargé de Mission Innovation et Perspectives en Santé à la MGEN, et co-auteur du rapport « La Santé à l’heure de l’intelligence Artificielle » pour le think Tank Terra Nova, indique que l’intelligence artificielle est déjà utilisée dans le secteur de la santé d’un certain nombre de pays, particulièrement aux États-Unis. Il souligne qu’en France les frontières entre le public et le privé dans la santé sont en train de s’estomper, ce qui représente une réelle opportunité pour le développement de l’IA. Il salue l’initiative de la CNAM quant à son outil de data visualisation, mais s’interroge aussi sur l’ouverture des données de l’assurance maladie au monde privé, qui serait selon lui un atout considérable pour les analyses épidémiologiques, la recherche biopharmaceutique et l’émergence de nouvelles entreprises. Au nom de l’éthique, certains acteurs veulent mettre des barrières au développement de l’IA dans la santé, mais il estime que si elle parvient à réduire les coûts de l’assurance maladie, voire à sauver des vies, ce dont Antoine Evennou est convaincu, alors personne ne pourra s’y opposer.

Caroline Dunoyer explique que rien ne sera possible sans la mutualisation des données de santé. Si on ne parvient pas à mutualiser ces données, si un acteur n’émerge pas pour créer et gérer cette mutualisation, les systèmes intelligents seront limités car déconnectés les uns des autres. Un point de vue confirmé par Antoine Evennou, qui donne un exemple des bénéfices offerts par cette mutualisation dans la prise en charge des risques d’interaction médicamenteuse chez les personnes âgées qui ingèrent plusieurs molécules par jour. En analysant en permanence l’ensemble des consommations de soins dans cette population et en croisant les données disponibles, l’IA pourrait considérablement réduire les risques et sauver des vies.

 

Quel rôle la CNAM peut-elle jouer dans cette mutualisation des informations médicales ? interroge alors Pierre-Marie Vidal.

 

Selon le Dr. Gilles Bontemps, la CNAM doit avoir un rôle d’accompagnement des acteurs dans l’utilisation efficace et optimale des données disponibles. Sans cet effort d’information et de formation, il craint un rejet de leur part, précisant par exemple que si les jeunes médecins sont rompus à l’usage des nouvelles technologies, certains, plus âgés, sont réticents. Selon lui, la prise de conscience du rôle de la donnée a commencé, mais il s’inquiète de l’impact et des dérives qu’elle pourrait avoir dans la relation entre un médecin et son patient, (ce qu’on appelle le colloque singulier).

 

Quand on parle d’IA dans la santé, se demande Pierre-Marie Vidal, ne sommes-nous pas encore seulement dans le registre des bonnes intentions ?

 

Pour Antoine Evennou, l’IA avance plus vite qu’on ne le croit. Sur la question de son exploitation dans le monde de la santé, nous sommes confrontés selon lui à la fin des frontières, dont les systèmes informatiques intelligents se libèrent. Il donne l’exemple de l’analyse génétique : dans l’Hexagone, elle est autorisée uniquement dans un cadre médical précis, mais n’importe quel Français peut demander sur Internet l’analyse de son patrimoine génétique à une entreprise implantée aux États-Unis. Selon lui, les GAFA aux États-Unis et les BATX en Chine sont en train de capter de la donnée sur la santé et de bâtir des systèmes intelligents qui vont nécessairement réinterroger le rôle et le déroulement du colloque singulier. Ce saut culturel se fera que les médecins le veuillent ou non, explique-t-il, car le patient le souhaitera une fois qu’il en aura compris les avantages. L’IA pose donc la question du rôle du médecin vis-à-vis de son patient : s’agit-il de réaliser un acte technique, d’accompagner sa prise en charge, de faire son éducation thérapeutique ou de gérer la relation ? Quoi qu’il en soit, Antoine Evennou est convaincu que l’IA renforcera le colloque singulier.
[Encadré MGEN]

 

IA et santé : le champ des possibles

 

Dans le cadre de la rédaction du rapport « La Santé à l’heure de l’intelligence Artificielle » pour le think Tank Terra Nova, Antoine Evennou, Chargé de Mission Innovation et Perspectives en Santé à la MGEN, et Luc Pierron, Conseiller de Thierry Beaudet, président de la Mutualité Française, ont synthétisé les enjeux posés par l’émergence de l’IA dans le domaine de la santé.
Au cœur de l’IA se trouve la donnée, explique Antoine Evennou. Or dans le monde de la santé, la donnée est partout, qu’il s’agisse d’informations hospitalières ou de data provenant d’objets connectés tels que des tensiomètres. Grâce à l’IA, le PIB mondial pourrait croître de 14 % d’ici 2030 et il serait possible d’économiser plus de 150 milliards d’euros sur les dépenses liées à la santé, selon plusieurs études. Il souligne ensuite deux enjeux importants liés à l’IA dans le monde de la santé : la responsabilité et les inégalités.

En ce qui concerne le premier, Luc Pierron pose la question de l’impact d’un diagnostic médical posé par une intelligence artificielle ou encore d’un acte médical, notamment chirurgical, réalisé par un robot. Qui est responsable in fine ? S’agit-il de l’entreprise qui a développé l’IA utilisée ? Ou bien le médecin qui assume le diagnostic ?

Le deuxième enjeu, continue Antoine Evennou, est celui des inégalités. Il les envisage à deux niveaux : avec tout d’abord la question de l’accès aux soins. Dans un monde de la santé géré par l’IA, tout le monde sera-t-il en mesure d’y accéder ? N’existera-t-il pas une barrière financière ? Ensuite, au niveau de l’usage : tout le monde souhaitera-t-il se tourner vers l’IA ? Aura-t-on même la possibilité de la refuser et de préférer une intervention humaine ? Les pouvoirs publics devront apporter une réponse claire à ces questions.

Poursuivant sur le champ des possibles de l’IA en matière de santé, notamment en matière de diagnostic, Luc Pierron souligne que les progrès en radiologie ont été très rapides ces dernières années, l’analytique dans l’imagerie ayant largement dépassé les capacités humaines. Mais il donne également des exemples plus étonnants dans le domaine des maladies mentales ou neurodégénératives. En surfant sur les réseaux sociaux, des systèmes experts sont capables de repérer un adolescent souffrant de dépression en se fondant sur l’analyse des photos qu’il publie sur les réseaux sociaux. Dans le même esprit, un agent conversationnel intelligent est désormais capable de déceler un risque d’Alzheimer simplement en échangeant des messages avec une personne âgée.

La gestion financière du système de santé sera bien sûr fortement impactée par l’IA, ajoute Antoine Evennou. Il donne l’exemple du National Health Service au Royaume-Uni qui a conçu un chatbot conversationnel pour aider un patient à déterminer, en fonction de son problème médical, s’il doit avoir recours à un infirmier, à une solution de télémédecine, ou se rendre aux urgences… Ainsi assurée par une intelligence artificielle, la gestion des flux bénéficie d’une forte réduction des coûts.

Grâce à ces exemples, on comprend plus facilement l’impact que peut avoir l’IA sur les patients, conclut Antoine Evennou. Parce que l’IA sauvera des vies et deviendra un outil d’éducation très puissant, elle va totalement changer la relation entre le soignant et le soigné, et remettre le patient au cœur du dispositif médical.

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