Société et emploi : quel avenir dans un monde toujours plus algorithmique ?

Alors que deux tiers des professions de demain n’ont pas été inventées et que la numérisation de l’économie menacerait près d’un métier sur deux, Le Club Business Analytics info a organisé une table ronde sur l’avenir du travail, sous l’angle des risques, opportunités et responsabilités. Retour sur les idées échangées à cette occasion.

Le Club Business Analytics info a réuni, le 24 novembre dernier, pour un échange et une réflexion sur le thème de l’impact de la numérisation de l’économie sur l’emploi (de droite à gauche sur la photo) :

 

 

 

  • Mouloud Dey, directeur innovation et business development de SAS France.

 

Compte-rendu

 

Thomas Boullonnois de Rumeur Publique introduit cette table ronde en remarquant qu’inverser la courbe du chômage est la priorité affichée des candidats comme des gouvernements successifs depuis 30 ans… sans grand succès jusqu’à présent. Et d’énoncer quelques constats et chiffres récents.

La technologie, pour reprendre une expression chère à l’association Ars Industrialis, est un « pharmakon », ce qui signifie qu’elle véhicule à la fois le poison et le remède. Côté poison, une étude de l’Université d’Oxford a récemment conclu que la numérisation de l’économie menace un emploi sur deux en Europe. Le cabinet d’analystes Roland Berger a chiffré à 3 millions le nombre d’emplois voués à disparaître à l’horizon 2025, précisant que 42% des métiers ont une forte probabilité d’automatisation.

Côté remède, Paul Duan, un jeune français sorti de Sciences Po et Berkeley, vient de lancer en collaboration avec Pôle Emploi une plate-forme tirant parti d’un algorithme d’intelligence artificielle pour conseiller et guider le demandeur d’emploi de manière personnalisée. Son ambition : réduire le chômage de 10 % sans nouvelle prime à l’embauche, ni refonte du Code du travail, et ce, indépendamment de la conjecture économique…

Depuis longtemps, la relation technologie-emploi a été analysée et interrogée par de nombreux commentateurs. Déjà en 1930, Keynes annonçait que la technologie allait permettre de travailler 15 heures par semaine. Mais, si elle est à l’origine de la disparition d’une part des emplois, la technologie peut-elle contribuer à en créer de nouveaux ? Ou faut-il se résoudre d’ores et déjà à repenser la société « après » le travail ? Et quel rôle attribuer à l’éducation dans cette transformation, quand deux tiers des métiers de demain restent à inventer ? Autant de questions posées aux experts de cette table ronde.

 

Assiste-t-on à la mort du travail ?

 

Automatiser n’est pas détruire

Intelligence artificielle, algorithme, automatisation… Assiste-t-on à la mort du travail ? Max Blanchet pense que si de nombreuses théories présentent la digitalisation et l’automatisation comme une vague inarrêtable de suppressions d’emplois menant tout droit à un chômage de masse, la réalité reste plus contrastée. Roland Berger a repris et enrichi les travaux de l’Université d’Oxford, pour analyser métier par métier, la probabilité de son automatisation. Si de 35 à 45% sont concernés, cela ne signifie pas qu’ils vont être détruits. La distinction entre automatisation et destruction est essentielle.

D’autre part, l’industrie depuis le XIXe siècle a toujours recherché à améliorer la productivité. Alors qu’une usine automobile regroupait 30 000 personnes au début de l’industrialisation, ce nombre n’a cessé de baisser depuis, pour atteindre environ 3 000 aujourd’hui. L’industrie française a en moyenne supprimé 700 000 postes tous les dix ans, depuis 30 ans. Cette réduction est liée à deux facteurs principaux : la productivité et la compétitivité. Mais simultanément de nombreux emplois ont été créés ailleurs, notamment dans le tertiaire. On remarque que les métiers les plus recherchés aujourd’hui sur LinkedIn n’existaient pas il y a 5 ans. Ce mouvement de destruction s’accompagne donc, depuis toujours, d’un mouvement de création, comme l’a expliqué Schumpeter.

 

Distinguer travail et emploi

Christian Fauré insiste sur la distinction entre travail et emploi. Beaucoup de personnes ont un emploi mais ne travaillent pas. Et inversement. L’enjeu aujourd’hui n’est pas l’emploi, mais le travail. L’automatisation ne détruit jamais un travail, mais elle détruit de nombreux emplois. Le défi est donc de faire en sorte que ceux qui travaillent reçoivent une rémunération.

Le revenu universel est présenté, par les politiques tous bords confondus, comme une manière de pallier le chômage de masse. L’association Ars Industrialis, présidée par Bernard Stiegler, a plutôt dirigé sa réflexion sur le revenu contributif, qui se différentie du premier par sa conditionnalité. Le régime des intermittents du spectacle est une source d’inspiration. Quand un comédien répète, il travaille, même s’il n’est pas payé. Là encore, il convient de faire la distinction entre rémunération du travail et rémunération de l’emploi.

Par définition, on ne peut se passer du travail. Même dans l’oisiveté ou le loisir (« otium » par opposition à « negotium »), on trouve le travail de l’amateur qui aime ce qu’il fait (par opposition au spéculateur). En travaillant, l’amateur « ouvre un monde », ce qui reflète le sens original du mot « ouvrier » : celui qui par son travail « œuvre », donc ouvre un monde autour de lui.

La révolution industrielle et les gains de productivité dont parlait Max Blanchet, étaient les prémices de ce que Marx a appelé la prolétarisation : le fait que les compétences, les connaissances, le savoir-faire soient transférés de l’homme vers la machine. Le « prolétaire » ne désigne pas à l’origine un travailleur pauvre mais quelqu’un qui a été privé de sa capacité à travailler. Et aujourd’hui, face à la généralisation de l’automatisation, nous sommes tous prolétarisés. Du médecin au financier, tous les métiers sont « court-circuités » par les algorithmes et l’automatisation. Cette perte concernant à la fois des savoir-faire et des savoir-être. La question fondamentale consiste ainsi à se demander comment les technologies peuvent nous aider à déprolétariser les populations, tout en redistribuant les hausses de productivité qu’elles ont générées.

 

De nouveaux business models créateurs d’emploi

Un éditeur comme SAS, pionnier des algorithmes et de l’analytique, doit-il être placé sur le banc des accusés ? Après avoir avec humour « revendiqué la présomption d’innocence », Mouloud Dey explique que la transformation numérique suscite un fort clivage entre ceux qui pensent qu’elle va générer de nouvelles opportunités et d’autres qui pensent le contraire. Dans cet esprit, les technologies de SAS peuvent être utilisées pour générer des gains d’efficacité opérationnelle, mais également peuvent susciter des usages innovants, directement à l’origine de nouveaux business models, eux-mêmes créateurs d’emploi.

Multiplier les capteurs dans un véhicule permet par exemple de créer de nouveaux services, de nouveaux usages, de nouvelles formes de mobilité à partir de l’analyse de données. L’intelligence artificielle doit être considérée aujourd’hui comme un outil permettant d’assister l’homme dans de nombreux aspects de sa vie, non seulement pour améliorer sa productivité, mais également pour dégager du temps afin de « faire autre chose ». Qui aurait imaginé, il y a 20 ans, qu’un agriculteur pourrait se connecter à une base d’informations pour sélectionner des semences pour une parcelle donnée ? Un drone peut lui apporter des informations supplémentaires afin d’améliorer sa productivité, mais également lui libérer du temps.

Mouloud Dey convient que les lignes se brouillent. Vivons-nous aujourd’hui une crise de l’emploi ou une révolution ? Le travail salarié traditionnel représente aujourd’hui moins de 50% des postes dans le monde. Les entreprises ressemblent de moins en moins aux organisations monolithiques d’hier, et intègrent des écosystèmes et des chaînes de valeur partagés. Par exemple, les constructeurs automobiles deviennent des opérateurs de mobilité, dont la principale activité dévie vers le service (batterie, assurance, communication). Dans ce contexte mouvant, l’entreprise doit donc nécessairement penser l’emploi d’une manière différente.

 

Intégration des individus contre aliénation

Le débat sur la perte des emplois générée par l’économie numérique n’est pas tranché selon Monique Dagnaud. Les travaux de Robert Gordon aux Etats-Unis ont montré que le numérique ne crée pas véritablement de croissance. Est-ce pour cela que le paradigme Schumpetérien va se vérifier, comme lors de chaque révolution industrielle ? Pour la sociologue qu’est Monique Dagnaud, le vrai sujet concerne la notion d’intégration des individus. D’un côté, des gens s’intègrent parfaitement, sont diplômés, parlent plusieurs langues et trouvent facilement une place dans la société, et de l’autre, des gens moins bien lotis éprouvent de grandes difficultés à vivre, que ce soit en France ou aux Etats-Unis. Une partie de la jeunesse, qui ne maîtrise pas les différents langages nécessaires, ni le numérique, ni cette capacité à se remettre en cause en permanence, est en très grande difficulté : 25% des 15-25 ans sont au chômage. 20% des jeunes ne sont ni en emploi, ni en étude, ni en stage, ni en formation ; et au moins la moitié d’entre eux a déjà renoncé à chercher un emploi. On réfléchit donc à diverses formes du revenu d’activité, la question du travail étant au centre de cette réflexion : le rattachement à la société, par un statut ou une rémunération, est fondamental.

Les plates-formes numériques à travers lesquelles des jeunes accèdent à un emploi contribuent-elles plutôt à l’intégration ou à l’aliénation ? Les nouveaux emplois ne réclament pas beaucoup de qualifications, mais un statut d’indépendant (sans protection sociale assumée par l’employeur). Le lien de subordination existe pourtant, mais il est dissimulé. Parallèlement, l’économie numérique est une sorte de Far West qui passe pour l’instant entre les gouttes de la réglementation. Ce qui ne devrait pas durer ; les chauffeurs Uber ont, par exemple, obtenus récemment la reconnaissance de leur statut de salarié.

Malgré ces limites, il faut reconnaître que certains jeunes trouvent dans ce modèle d’ubérisation une possibilité d’intégration. Parallèlement, de nouvelles formes de travail émergent, comme les « slashers » qui cumulent – volontairement – plusieurs emplois. Il convient donc de considérer cette problématique comme évolutive, la situation n’est pas figée. Si ces nouveaux emplois ne sont idéaux, il n’est pas non plus justifié de leur jeter spontanément l’opprobre.

 

Un potentiel d’investissement plutôt que d’économie

Max Blanchet ajoute que la vision Malthusienne de la troisième révolution industrielle cache le nouveau mécanisme de re-création d’emplois qu’elle véhicule et qui est différent de celui des « 30 Glorieuses ». Pour reprendre l’exemple de l’industrie, les gains énormes de productivité ont contribué certes à supprimer des milliers d’emplois, avec une logique de productivité visant à massifier les usines et baisser les coûts de revient. Mais ce mouvement a simultanément augmenté le pouvoir d’achat des personnes, qui en retour pouvaient investir dans des nouveaux services. Une part de l’économie a ainsi été transférée de l’industrie vers les services.

Or, aujourd’hui, ce transfert est différent. Si la digitalisation n’agit pas directement sur les prix de revient des produits, les actifs nécessaires pour les fabriquer vont être fortement réduits. Aujourd’hui, il y a beaucoup de gaspillage tout au long de la chaîne de valeur, les machines ne tournent pas à 100%, les stocks ne sont pas gérés de manière optimale, etc. L’économie potentielle se situe donc dans l’investissement, plutôt que dans la baisse du coût de revient des produits. Ce potentiel a été chiffré, pour l’Europe, à 400 milliards d’€, qui, réinvestis dans l’économie, pourraient générer le double en valeur ajoutée et créer 10 millions d’emplois ! Sur les 25 millions d’emplois industriels européens, on estime à 3 millions le nombre d’emploi détruits par la productivité, à 3 autres millions ceux détruits par la compétitivité et encore à 3 millions ceux détruits par la digitalisation. On voit que le potentiel de création d’emploi (10 millions) est supérieur au volume d’emplois supprimé.

 

Le rôle de l’état et de l’enseignement

 

Quelle politique industrielle du numérique ?

Pour Christian Fauré, la question n’est pas d’être pour ou contre la technologie. Il convient plutôt de se demander ce que l’on peut en faire, puisqu’elle existe. C’est-à-dire quelle politique mettre en œuvre, et avec quelles conséquences sur l’emploi ? Le Droit qui fonctionne principalement à partir de jurisprudences, ne suit pas le rythme des technologies et de l’innovation. Comme la fiscalité. La puissance publique devient une « impuissance publique ».

Les américains, de par leur tradition (« The american way of life »), adoptent les technologies. En Europe, on nous dit : « il faut s’adapter ». Entre la logique d’adoption qui agit comme un moteur de croissance et la logique d’adaptation, plutôt passive en termes de politique industrielle, un fossé existe. C’est la thèse de l’ouvrage de 2008 de Christian Fauré « Pour en finir avec la mécroissance », qui pointait « l’incurie » politique, c’est-à-dire le manque de « soin » ou d’attention de responsables considérant la transformation numérique comme relevant d’un monde virtuel, alors que les data centers ou les infrastructures informatiques des entreprises sont des éléments on ne peut plus concrets ! Nous manquons avant tout en France d’une politique numérique, ce qui est dommage au vu de la qualité des compétences que notre système d’enseignement forge depuis des siècles (et qui a d’ailleurs lui-même bénéficié du « Plan calcul », le dernier effort de planification numérique de l’Etat français lancé en 1966 !).

Pour alimenter la réflexion, tout en œuvrant de manière concrète, Ars Industrialis a initié, en collaboration avec l’Etat et les Collectivités locales, une vaste expérimentation d’une durée de 10 ans minimum sur le territoire de Plaine Commune (400 000 habitants). L’idée est d’engager le territoire dans le numérique afin d’éviter à sa population la prolétarisation, tout en imaginant un nouveau modèle de redistribution. Ce travail démarre par la rédaction d’une charte d’économie de la contribution, dans une logique de « recherche-action », c’est-à-dire d’expérimentations de terrain imaginées sur la base des travaux de recherche menés par des doctorants.

 

Faut-il repenser l’éducation ?

Monique Dagnaud admet que le système éducatif français n’est pas adapté à cette transformation, puisque basé sur l’apprentissage des savoirs traditionnels ; la culture numérique n’y ayant pas encore une place à part entière. Si certains pensent que l’avenir pourrait être réservé à des personnes n’ayant pas de diplômes traditionnels – des autodidactes de la programmation informatique par exemple – il  faut se méfier de l’idée qu’on peut réussir facilement dans ce nouveau monde sans le bagage éducationnel traditionnel, sans les savoirs acquis par le biais du système scolaire existant. Les créateurs de startups ou les managers dits « influents » sont, le plus souvent, bardés de diplômes…

Monique Dagnaud ajoute que la difficulté des pouvoirs publics à saisir les enjeux du numérique est lié à un cadre de réflexion qui n’a pas été actualisé. D’une part, le monde du numérique se pense de manière planétaire, mais est concentré dans quelques régions, Silicon Valley, Paris, Israël. Les politiques raisonnent eux en nations. De plus, ils sont issus de formations généralistes et ne connaissent pas vraiment les nouveaux métiers émergents.

Mouloud Dey considère qu’on se focalise trop sur les aspects technologiques alors que d’autres, fondamentaux, sont oubliés, comme la démographie, la culture, la géopolitique… Si la population active mondiale est de 3 milliards d’individus, au moins 1/3 vivent et travaillent hors de chez eux. L’âge et le sexe deviennent des critères fondamentaux, la population étant plus jeune, plus féminine, plus éduquée, ce qui change fondamentalement notre manière de vivre le travail. La vision actuelle et utilitariste de l’enseignement, trop centrée sur les sciences, la technique, l’ingénierie, est court-termiste.

Christian Fauré rebondit en posant la question de savoir ce que va devenir l’Etat, dans le contexte de l’évolution des modèles d’intelligence artificielle et des nouveaux outils. Les seuls qui ont un discours à propos de l’avenir de nos sociétés sont les géants du web, c’est-à-dire des acteurs qui ont conquis une partie du pouvoir autrefois dans les mains de l’Etat, sans passer par des élections. La puissance publique est devenue inaudible.

Max Blanchet conclut en expliquant que chaque métier a plusieurs composantes. La première est technique ou administrative et est fastidieuse, voire répétitive. La seconde est son expertise et la troisième représente l’interface avec des clients et la compréhension de leurs besoins. La digitalisation leur apporte des outils permettant de supprimer les tâches fastidieuses (automatisation et intelligence artificielle) et de mieux analyser des situations (analytique et big data). La valeur ajoutée qu’ils vont produire se situera plus dans l’empathie et la compréhension des besoins des clients, le conseil, la prospective…

 

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Quel modèle de société voulons-nous choisir à l'heure des big data et de l'intelligence artificielle « Le Club Business Analytics info », lieu d’échanges sur des thèmes d’actualité dans lesquels l’analyse des données tient toute sa place a pour vocation de contribuer au débat et à la réflexion en organisant des rencontres régulières qui rassemblent des personnalités, journalistes et experts sur des thèmes d’actualité.

Dernier compte-rendu : « Objets connectés, drones, robots et société de l’information : comment les algorithmes façonnent notre avenir ».

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Voir la vidéo de la rencontre

 

En complément :

Un article (en anglais) sur la nouvelle « Nouvelle Economie »,

et un autre (en anglais) sur le thème de la table ronde de Business Analytics info.